En 2017, une équipe de biologistes marins publie dans Current Biology une découverte sur les Bajau : leur rate est en moyenne 50 % plus volumineuse que celle des populations voisines terrestres. Cette différence anatomique, sélectionnée sur des milliers d'années, leur permet de plonger jusqu'à 60 mètres à poumons vides pendant plusieurs minutes. La science venait de "découvrir" une capacité que les Bajau exploitaient depuis des générations.
Les Polynésiens : lire l'océan comme un texte
Entre 3 000 et 1 000 ans avant notre ère, les peuples polynésiens ont colonisé l'ensemble du Pacifique, un océan couvrant un tiers de la surface terrestre, à bord de pirogues à double coque, sans boussole ni GPS.
La navigation stellaire
Les navigateurs mémorisaient les positions de plusieurs centaines d'étoiles à leur lever et coucher, donnant 32 maisons d'orientation toute la nuit.
Lire les vagues
Les houles créent des patterns hydrodynamiques détectables à des centaines de kilomètres d'une île. Les navigateurs apprenaient à lire ces patterns allongés dans la pirogue, laissant leur corps enregistrer les micro-mouvements.
Des chercheurs du MIT ont modélisé ces interactions hydrodynamiques par simulation numérique. Conclusion : les descriptions des navigateurs traditionnels sont physiquement correctes.
Les Inuits : cartographier la banquise avec le corps
Les peuples Inuits ont développé sur des millénaires un système de connaissance de la glace, de la mer et de l'atmosphère arctique d'une finesse que la science occidentale reconnaît maintenant formellement.
Une terminologie qui encode de la physique
La langue inuit possède des dizaines de termes distincts pour désigner différents types de glace : non par caprice lexical, mais parce que chaque type a des implications pratiques immédiates pour la survie. Des glaciologues ont identifié que plusieurs catégories de "glace dangereuse" distinguées par les chasseurs correspondaient à des propriétés mécaniques spécifiques que la science occidentale ne distinguait pas encore dans ses classifications.
Sentinelles du changement climatique
Dès les années 1990, des anciens inuits décrivaient des modifications profondes : fonte prématurée de la banquise, changements dans les migrations des caribous. Ces observations ont précédé de plusieurs années les confirmations satellitaires. Aujourd'hui, le programme SIKU Sea Ice Knowledge intègre formellement ces observations dans les bases de données scientifiques.
Les Bajau : la mer dans les gènes et dans les gestes
Les Bajau vivent depuis au moins mille ans dans et sur la mer, principalement dans l'archipel Philippines-Malaisie-Indonésie. Pendant des générations, ils ont vécu à bord de bateaux, posant rarement le pied sur la terre ferme.
Une adaptation génétique unique
L'étude de 2017 publiée dans Current Biology a révélé que la rate volumineuse des Bajau n'est pas seulement un effet de l'entraînement : elle est encodée génétiquement. Une variante du gène PDE10A, impliqué dans la régulation hormonale de la rate, est significativement plus fréquente dans la population bajau.
Menace : la sédentarisation forcée des communautés bajau, imposée depuis les années 1970, déconnecte les nouvelles générations de l'environnement marin que leurs ancêtres connaissaient intimement. Certains anthropologues alertent sur la possible disparition prochaine des formes les plus spécialisées de ce savoir.
Pourquoi la science a mis si longtemps à écouter
Les savoirs marins autochtones n'étaient pas inconnus des explorateurs ou des biologistes occidentaux. Ils étaient activement ignorés, ou au mieux collectés comme curiosités ethnographiques sans valeur opérationnelle. Le cadre épistémologique dominant depuis le XVIIIe siècle réservait le statut de "connaissance" aux savoirs formalisés, écrits, mesurables dans des unités standardisées.
C'est seulement à partir des années 1990, sous l'influence combinée du mouvement des droits des peuples autochtones et de crises environnementales qui rendaient toutes les sources de données urgentes, que le paradigme a commencé à changer.
Ce que la science redécouvre, ces peuples le savaient. Ce qu'il reste à faire, c'est apprendre à travailler ensemble avant que la mer dont ils sont les gardiens ne soit trop abîmée pour être sauvée.
Une valeur pratique pour la conservation
Les peuples autochtones côtiers gèrent ou habitent des territoires qui abritent une part disproportionnée de la biodiversité marine mondiale. Des études montrent régulièrement que les aires marines gérées par des communautés autochtones présentent des niveaux de biodiversité comparables ou supérieurs à ceux des réserves marines officielles, à une fraction du coût.
La condition est que cette intégration se fasse dans le respect : pas en "collectant" des savoirs pour les publier dans des revues occidentales sans que les communautés d'origine en bénéficient, mais en construisant des partenariats dans lesquels les détenteurs conservent la maîtrise et en retirent des bénéfices concrets.
Pour aller plus loin
- Ilardo et al. (2018), Cell : adaptation génétique des Bajau à la plongée
- Polynesian Voyaging Society : hokulea.com
- SIKU Project : siku.org
- Berkes (2018), Sacred Ecology
